​ Plaimpied-Givaudins, ancienne abbatiale Saint-Martin ​- ​Identification de personnage et inscription funéraire pour Sulpice  ​  ​  ​  ​


Plaimpied-Givaudins, ancienne abbatiale Saint-Martin ​- ​Identification de personnage et inscription funéraire pour Sulpice

Corpus des Inscriptions de la France Médiévale, vol. 26, nº157 ​  ​


Description générale

Identification de personnage et inscription funéraire pour Sulpice, prêtre et chanoine. 
Dalle. ​ Pierre (calcaire de charly).  Dimensions du support : 46,5 x 89,5cm. État de conservation : bon, mais la sculpture d’Abraham a été gravement mutilée (la tête et les bras ont disparu et une partie du corps est très abîmée). La dalle est protégée au titre des Monuments Historiques (elle a été classée au titre immeuble en 1840, référence : PM18000298). avant 1900, elle se trouvait insérée dans le mur oriental du cloître, c’est-à-dire le mur ouest du bras sud du transept. ​ Localisation actuelle : intérieur, transept, bras sud, mur est, à 1,53 m du sol.Dalle sculptée en creux, présentant dans un cadre mouluré.
Datation : deuxième quart XIIe siècle [datation stylistique en accord avec l’analyse paléographique].

Bibliographie

Texte d’après l’original vu en place le 13 juin 2012.
Mérimée, Notes d’un voyage en Auvergne, 1838, p. 51 [texte partiel] ; Buhot de Kersers, « Inscriptions murales de l’église de Plaimpied », 1886-1887, p. 35-37 [texte et illustration] ; Des Meloizes, « Guide archéologique pour les excursions du Congrès de 1898. Bourges », 1897, p. 483 [texte] ; Roffignac, Guide-album de l’église Saint-Martin de Plaimpied, 1928, p. 16 [texte] ; Deshoulières, « Les dates de l’église de Plaimpied », 1929, p. 168 [mention] ; Deshoulières, « Plaimpied », 1932, p. 326 [texte] ; Panofsky, Tomb Sculpture, 1964, p. 60, pl. 238 [illustration] ; Deschamps, La sculpture française. Époque romane, 1964, p. 86 [illustration] ; Favière, « Plaimpied-Givaudins », 1967, p. 123 [texte partiel : Pater Abraham] ; Gauchery, Églises du Cher, 1968, p. 216 pl. 107 [texte, traduction illustration et commentaire] ; Favière, Berry roman, 1970, p. 86 [illustration] ; Pigoreau, « Deux églises de ‘plan bénédictin’ : Plaimpied et Châteaumeillant », 1975, p. 309 [texte partiel : Pater Abraham] ; Buhot de Kersers, Statistique monumentale du Cher, 1977, t. V, p. 83, pl. IV [texte et illustration] ; Baschet, Le sein du Père, 2000, p. 143-144 [texte, commentaire, illustration] ; Petit, Abbatiale Saint-Martin de Plaimpied, 2005, p. 6 [illustration] ; Stratford, « Le chapiteau de la Tentation du Christ à Plaimpied revisité », 2015, p. 312-313 [texte, illustration, commentaire].

Description paléographique

Disposition horizontale pour la première inscription sur deux lignes avec réglures horizontales, séparées par un interligne de 6,7 cm. Banderole pour la seconde de 2 cm de largeur. Hauteur de la première lettre : 6,2 cm. Lettres de la banderole : 1,2 cm. Mélange de capitales et d’onciales (tous les A sauf un ; le M de Abraham ; 2 N sur 4 ; un T ; le U de julii). Les A de pater et Abraham n’ont pas de traverse, sauf le dernier de ce nom qui est à chevron renversé. Le premier N de canonicus est tracé à l’envers. L’écriture est recherchée et présente des formes originales. Dans les deux premières lignes, les terminaisons sont ornées de volutes ou offrent des prolongements fleuris, les traits gravés profondément sont redoublés par d’autres beaucoup plus fins et superficiels, et chaque lettre est perlée. Abréviations : par élision de la finale en -us pour canonicus ; par contraction (sans présence certaine d’un tilde) pour sancti. Liaisons de lettres par conjonctions (T et E de pater, HA et M dans Abraham etc.) et enclavements (N et O, A et S dans nonas etc.). Ponctuation : trois points verticaux entre pater et Abraham, et un point médian après sacerdos. De larges espaces blancs ont été laissés après obiit, Sulpicius, sacerdos et canonicus.


Édition imitative


En haut de la pierre :
1 ​PATER ​⁝ ​A
2 ​BRAHAM ​

Sur le linge tenu de chaque côté par les mains d’Abraham :
1 ​IIII ​NONAS ​IVILII ​OBIIT ​SVLPICIVS ​SACERDOS ​ET ​CANON ​SCI ​M[--- ​

En haut de la pierre :
1 ​PATER ​⁝ ​A
2 ​BRAHA ​

Sur le linge tenu de chaque côté par les mains d’Abraham :
1 ​IIII ​NOAS ​IUILII ​OBIIꞆ ​SVLPICIVS ​SACERDOS ​ET ​ANO ​SCI ​M[--- ​

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En haut de la pierre :
1 ​PATER ​⁝ ​A
2 ​BRAHA ​

Sur le linge tenu de chaque côté par les mains d’Abraham :
1 ​IIII ​NOAS ​IUILII ​OBII ​SVLPICIVS ​SACERDOS ​ET ​ANO ​SCI ​M[--- ​

Légende

Rouge : caractères allographes.



En haut de la pierre :
1 ​PATER ​⁝ ​A
2 ​BRAHA ​

Sur le linge tenu de chaque côté par les mains d’Abraham :
1 ​IIII ​NOAS ​IUILII ​OBIIꞆ ​SVLPICIVS ​SACERDOS ​ET ​ANO ​SCI ​M[--- ​

Légende

Bleu : mot abrégé.
Rouge : signe d'abréviation.



En haut de la pierre :
1 ​PATER ​⁝ ​A
2 ​BRAHA ​

Sur le linge tenu de chaque côté par les mains d’Abraham :
1 ​IIII ​ NO AS ​IUILII ​OBIIꞆ ​SVLPICIVS ​SACERDOS ​ET ​ANO  ​SCI ​M[--- ​

Légende

Bleu : enclavement.
Orange : conjonction.
Rouge : entrelacement.



En haut de la pierre :
1 ​PATERA
2 ​BRAHA

Sur le linge tenu de chaque côté par les mains d’Abraham :
1 ​IIIINOASIUILIIOBIIꞆ ​ ​SVLPICIVS ​ ​SACERDOS ​ ​ETANO ​SCIM[---

Légende

Représentation des espaces entre les lettres tels qu'ils sont dans l'inscription.
Rouge : signalement des figures qui s'interposent avec le texte.



Édition critique

Pater Abraham. ​IIII ​ ​nonas juilii obiit Sulpicius sacerdos et canon(icus) s(an)c(t)i M[artini].

Traduction

Père Abraham.
Le 4 des nones de juillet [4 juillet], mourut Sulpice, prêtre et chanoine de Saint-Martin.

Commentaire

Deux inscriptions, syntaxiquement et sémantiquement très différentes, sont gravées sur cette plaque funéraire. La première, en de grandes lettres ornées, rappelle par une simple mention nominale la paternité du patriarche Abraham, représenté en-dessous et dont le nimbe interfère avec le champ épigraphique. Comme l’a souligné Jérôme Baschet, sa simplicité sémantique n’a d’égal que sa richesse esthétique ; l’ornementation végétale de l’inscription et la beauté de l’écriture participent pleinement à l’évocation de la récompense paradisiaque. Le salut espéré ne s’exprime pas seulement par l’image de l’inclusion dans le sein d’Abraham, mais aussi par la mention de sa paternité, en une forme ornée, riche de promesses de bonheur[1]. Le décor végétal de l’écriture peut rappeler le jardin paradisiaque et souligner la fécondité du patriarche. Cette association entre Abraham et les végétaux se développe surtout dans la première moitié du XIIIe siècle.

L’expression biblique Pater Abraham (Lc XVI, 24), reprise par la liturgie[2], trouve sa matérialisation épigraphique dès la fin du XIe siècle, vers 1075 sur la croix en ivoire de Gunhild (Musée de Copenhague, Danemark), au XIIe siècle sur le tympan de l’église Saint-Michel de Zwolle (Pays-Bas), dans les peintures murales de l’église de Lignières-de-Touraine dans la seconde moitié du siècle[3], dans le vitrail de Lazare et du mauvais riche de la cathédrale de Bourges au XIIIe siècle[4]. La représentation du sein d’Abraham, un des principaux modes de figuration du paradis céleste, connaît un essor aux XIe-XIIe siècles, un apogée entre 1150 et 1250, puis un déclin qui s’accélère à partir de 1350 dans l’art chrétien.

La seconde inscription est sculptée sur le pourtour du linge qu’Abraham tient dans ses mains et qui descend jusqu’à ses pieds, dans une concavité qui fait écho à son nimbe. L’écriture, sans décor végétal, n’en reste pas moins raffinée. L’inscription suit la structure conventionnelle des textes obituaires, en débutant par la date du décès, mais sans que le millésime soit donné, puis le verbe obiit et le nom ainsi que le statut du défunt.

Le chanoine et prêtre mentionné est peut-être Sulpice Cultor, qui figure sur une charte de l’abbaye, conservée aux archives du Cher, et qui date du temps de l’évêque Vulgrin (entre 1120 et 1136)[5]. Le nom Sulpicius, comme l’a souligné Neil Stratford, semble avoir été populaire dans le clergé du diocèse de Bourges ; néanmoins cette identification est vraisemblable.

Les historiens de l’art ont rapproché le style général de cette plaque de celui du chapiteau de la Tentation du Christ, seul chapiteau historié de l’église. Le recoupement des indices textuels, paléographiques, iconographiques et stylistiques incitent à proposer une datation vers le deuxième quart ou le milieu du XIIe siècle.

Présentation du site et informations additionnelles

Située à une dizaine de kilomètres au sud de Bourges, l’abbaye Saint-Martin était une abbaye de chanoines réguliers de Saint-Augustin, fondée vers 1080 par l’archevêque de Bourges Richard II (1071-1093). L’église a été construite entre les dernières années du XIe siècle et le milieu du XIIe siècle. L’abbaye connaît un fort développement au cours du XIIe siècle. Le chapitre affirme son indépendance en élisant librement son premier abbé en 1100, tout en restant sous la juridiction ordinaire de l’archevêque de Bourges, et le roi Philippe Ier remet aux chanoines les droits seigneuriaux du territoire entourant l’église. Une bulle de Pascal II datée de 1110 confirme la possession de vingt-trois églises dans le sud-est du diocèse[6].

La série d’inscriptions obituaires replacées dans le mur sud de la nef provenait du cloître. L’ensemble gravé évoque un obituaire manuscrit. On trouve de tels obituaires lapidaires par exemple en Charente dans l’ancien prieuré de Marcillac-Lanville[7]. La paléographie de l’ensemble de Plaimpied-Givaudins présente des traits originaux, notamment dans l’utilisation qu’elle fait des points, non comme élément de ponctuation, mais dans l’écriture même de la lettre. Des parentés graphiques entre une charte-chirographe de l’abbaye datée entre 1129 et janvier 1136 et les inscriptions ont été trouvées[8] ; elles inciteraient à penser qu’un copiste a travaillé à la gravure des épitaphes ou, du moins, qu’une culture graphique spécifique à cette abbaye était présente. Certains noms des signataires de cette charte (Umbertus, Radulfus, Giraudus) sont aussi ceux de chanoines défunts inscrits dans la pierre. La conjonction de ces indices incite à dater l’ensemble de la série dans le deuxième quart du XIIe siècle, ou plus largement au milieu du XIIe siècle.

L’ordre dans lequel sont présentées les inscriptions reprend celui de leur localisation actuelle dans le mur (de haut en bas et de gauche à droite). À côté de cette série, une dalle de grande taille se démarque, en offrant une sculpture et deux inscriptions d’une grande qualité plastique qui n’est pas sans rappeler le chapiteau de la Tentation. C’est par elle que débute la présentation de l’ensemble épigraphique de Plaimpied-Givaudins ; elle se clôt sur des textes de fonction et de supports très différents (chapiteaux, cloche).




[1] Baschet, Le sein du Père, 2000, p. 143.
[2] Corpus antiphonalium officii, III, 1968, p. 395, n°4231 : jeudi de la deuxième semaine de Carême et dimanche après la Pentecôte.
[3] CIFM, 25, n°65, p. 90-91.
[4] CIFM, 26, n°34, p. 60-61.
[5] Arch. dép. Cher 58 H 9.
[6] Sur l’histoire de l’abbaye, nous renvoyons à l’article récent de Neil Stratford, qui, tout en étant centré sur le chapiteau de la Tentation, fournit une ample bibliographie (Stratford, « Le chapiteau de la Tentation du Christ à Plaimpied revisité », 2015).
[7] CIFM I-3, Charente 30-55, p. 48-54, pl. XV-XVI, fig. 29-32.
[8] Arch. dép. Cher, 58 H 9 (Buhot de Kersers, Statistique monumentale du Cher, V, 1977, p. 132-133) ; voir aussi Gandilhon A., Catalogue des actes des archevêques de Bourges antérieurs à 1200 , Bourges - Paris, 1927, p. 70-71 ; Stratford, « Le chapiteau de la Tentation du Christ à Plaimpied revisité », 2015, p. 313).